Christine Angot - Le Marché des
amants
Seuil - Points 2009 / 7 € -
45.85 ffr. / 312 pages
ISBN : 978-2-7578-1459-8
FORMAT : 11cmx18cm
Première publication en août 2008 (Seuil - Cadre rouge).
Hervé Guibert, à propos de son œuvre, déclarait avec humour qu’il en était le personnage principal et que par conséquent elle devenait l’équivalent d’une série
: «comme les Fantômette, les Tintin, les Lili, ce serait ‘Hervé Guibert au Maroc’, ‘Hervé Guibert et ses grand-tantes’, ‘Hervé Guibert a le sida’». Bien sûr, on pourrait en dire tout
autant de l’œuvre de Christine Angot, elle qui, dans l’Inceste, écrivait justement son histoire en écho à celle de Guibert, auteur auquel elle faisait de nombreuses allusions et qu’elle
citait à plusieurs reprises.
Ainsi, après l’évocation de sa fille, d’une liaison homosexuelle, de son inceste et de sa relation au père, après le récit de ses passages à la télévision et de la réception d’un de ses textes,
après l’exposé de sa relation au critique littéraire, de celle au banquier puis au comédien, sans oublier, en 2004, une tentative de faire reculer le «je» en cherchant l’inspiration dans la vie
des autres (Les Désaxés), Christine Angot poursuit sa série de livres-vie, de romans-je.
«Je voudrais me faire connaître à tous intimement. J’ai toujours été incapable d’inventer», déclarait l’auteur dans L’Usage de la vie (1998). Dans Le Marché des amants,
en chroniquant sa dernière rencontre amoureuse, celle – pour le moins inattendue – avec le rappeur Doc Gynéco, le «sujet Angot» continue l’exhibition de son intimité, celle de ses proches et mène
à bien son projet annoncé il y a plus de dix ans. Cependant, il serait légitime de se demander ce que le lecteur a encore à retenir du ressassement obsessionnel de ce «je», de ses amours, de ses
attentes… Angot, à trop s’écrire, n’a-t-elle pas épuisé son sujet ?
Alors, qu’en est-il cette fois-ci ? Marc, rédacteur en chef d’un journal culturel, tombe amoureux de Christine, mais elle, elle est éprise de Bruno. Avec Angot, on l’aura compris, rien n’est
jamais simple. Ce qui va alors se dessiner, c’est la rencontre improbable d’univers qui s’ignorent mutuellement. Doc Gynéco appartient à un «autre monde, qui ne faisait que passer dans les
conversations. Un sujet parallèle, superflu». Mais venant hanter la vie de l’écrivain, il devient, de ce fait, son monde et donc matière d’écriture.
L’autofiction, on le comprend rapidement ici, n’est pas une fin en soi. Pour répondre aux détracteurs, on ne s’écrit pas, on ne prend pas ce risque-là gratuitement, par manque d’imagination, par
narcissisme. L’autofiction, parce qu’elle est l’expérience littéraire de la vie, en devient ainsi une grille de lecture, son interprétation. Car en fait, ce que nous raconte Angot, au-delà de sa
propre vie, de celle de Bruno, c’est une histoire d’amour qui se joue à la croisée des chemins, entre le Paris littéraire et la tour Samsung de la porte de la Chapelle. C’est la difficulté de
cette relation qu’elle relate, relation prise dans le flot médiatique, confrontée à l’impossible traversée des frontières socio-culturelles, liaison dans laquelle la langue de l’autre est parfois
opaque, où les mots n’ont pas le même sens, où les codes diffèrent. C’est le récit de cet échec, de cet inconcevable, de cette fin annoncée que les personnages essaient, en pure perte, de
déjouer. Tout est écrit d’avance pour eux, entre eux, car ils ne sont pas du même côté de la ligne. Mais écrire cela, c’est tenter de les faire trembler, bravade insolente et vaine, mais
courageuse.
Il y a, dans ce Marché des amants, comme dans les autres textes de l’auteur, un au-delà du «je» autofictionnel. En explorant son sujet, Angot explore le nôtre, Angot explore le monde
d’aujourd’hui, nous le donne à lire et par là, à comprendre. Sa littérature, c’est aussi un sacrifice, son sacrifice : tout à la fois offrande et abandon de soi.
Arnaud Genon
La
locomotive Noire - Le roman de Lukaz le Goris - raconte ses 10 ans dans le monde de la perversité et des abus sexuels. http://www.lalocomotivenoire.com