Elle a promis d’y aller, elle ira. Poings serrés peut-être mais voix assez claire pour convaincre. "Je ferai une syncope avant, c’est sûr. Mais je tiendrai : mon mari sera à mes côtés." Comme d’autres victimes d’inceste, Caroline, une très belle jeune femme de 27 ans aux joues creusées, doit témoigner ce samedi de ses difficultés à être mère lors d’un congrès organisé par l’Association internationale des victimes de l’inceste (AIVI). Elle se croyait seule, mitraillée d’angoisses. Respire mieux depuis qu’elle a découvert que beaucoup d’ex-enfants objets étouffaient comme elle dans leur peau de parents.
La jeune femme a compris que quelque chose ne tournait pas rond lorsqu’elle a recommencé à se scarifier. Sa fille aînée venait de naître. ça aurait dû être le bonheur ; ça avait le relent âpre de son adolescence en enfer. "J’ai quitté ma famille à 17 ans lorsque j’ai rencontré mon mari. Il m’a sauvé la vie." Alors que la grossesse est souvent un moment pénible pour les victimes d’inceste, Caroline avait eu l’impression de traverser cette période plutôt sereinement. Avec le recul, elle y décèle pourtant les indices de la dépression à venir. "Si jamais on a une fille, je dis tout", a-t-elle répété à son conjoint pendant neuf mois, sans jamais en dire plus. A la naissance d’Armelle*, Caroline se mue en louve blessée. Elle vit collée contre sa fille, dort avec elle, limite ses sorties au maximum. Les puéricultrices, les proches et parfois même son mari sont priés de ne pas approcher le bébé. "Je ne pouvais pas supporter que quelqu’un d’autre que moi lui fasse un câlin. J’avais peur."
Il a fallu la bienveillance d’un quasi-inconnu pour ouvrir une fenêtre dans la relation fusionnelle entre la jeune mère et son enfant. Le jour du baptême d’Armelle, le prêtre lance à Caroline: "Tu as l’air soucieux." "Cela m’a fait un choc. J’étais très en colère contre lui et je me demandais de quoi il se mêlait. Et puis je suis revenue le voir. Et tout est ressorti d’un coup." Un accouchement dans la douleur, cette fois-ci. Après le déni, la bombe à fragmentation de l’inceste. Caroline se souvient enfin de ce qu’elle a toujours su au fond d’elle: elle a été violée à 8 ans par un homme de sa famille. Ses parents n’ont rien vu ou rien pu voir.
"Ils confondent inceste et pédophilie"
Dans un premier temps, la vérité fait plus mal que le mensonge. La jeune femme avale des médicaments qui ne la calment pas. Elle rencontre des psys qui ne la comprennent pas. "Ils connaissent mal cette problématique. Ils confondent inceste et pédophilie. C’est différent quand le danger vient de la famille. Quand on ne peut plus faire confiance à personne." Comme à 16 ans, quand, adolescente déscolarisée, elle était murée dans le silence et tapait sur tout ce qui bougeait, elle se mutile à nouveau les bras, cesse de s’alimenter. Un jour, elle saute par la fenêtre de l’immeuble. Vessie explosée, trois semaines d’hospitalisation en psychiatrie, l’impasse de la folie. "En sortant, j’ai décidé d’être sage. Pour mon mari et pour ma fille." Après une longue errance de cabinets médicaux sourds en divans inconfortables, la rescapée tombe sur la bonne oreille. Une psychologue formidable qui lui parle et la pousse à "faire plein de choses". "A chaque séance, elle prononce une phrase qui fait un sacré déclic dans ma tête."
De déclic en déclic, et grâce à l’amour inconditionnel de son mari, Caroline a aujourd’hui reprisé sa vie. "Attention, c’est pas facile. J’aurais toujours des séquelles dans mon comportement alimentaire, affectif, émotif. L’angoisse n’est jamais loin. Et j’ai toujours du mal avec les séparations." Pour guérir, la jeune mère a choisi de regarder vers l’avenir. Tourner le dos à sa propre famille en miettes, fonder une tribu joyeuse où les liens du cœur ont autant de poids que ceux du sang. Il lui était de toute façon impossible de mettre en cause son agresseur, mort durant sa grossesse, "comme s’il avait compris que le temps était venu pour lui de s’effacer". Entré par surprise dans sa vie, le prêtre y joue aujourd’hui un rôle central. Il l’a soutenue durant les longs mois de dépression, l’épaule toujours à chaque coup du sort et vient même d’accepter d’être son père adoptif. Avec le temps, Caroline se sent de plus en plus à l’aise dans son rôle de mère. Après Armelle, elle a eu une autre petite fille. Un troisième enfant est en route.
Caroline brandit une photo de son aînée qui, à l’époque de la dépression maternelle, avait perdu son
sourire coquin. La petite a aujourd’hui retrouvé sa pose espiègle. "Elle a grandi en même temps que sa maman, ou alors sa maman a grandi en même temps qu’elle."